Une commission d’enquête parlementaire relance le débat sur le LBO en France

Le 16 décembre 2025, l’Assemblée nationale crée une commission d’enquête parlementaire pour étudier l’impact du private equity sur les capacités productives de la France. A ce jour, la commission a tenu neuf auditions avec des syndicats, des employeurs, des gestionnaires de private equity, des représentants du secteur, des journalistes et des régulateurs. Bien que les travaux se poursuivent et le rapport final ne sera pas attendu avant la mi-2026, les auditions ont déjà ravivé un débat qui a peu évolué depuis la fin des années 2000 : manque de transparence, privatisation des profits et mutualisation des pertes, court-termisme, etc.

La France est devenue le premier marché européen pour les LBO. Depuis 2009, l’investissement annuel des fonds private equity français est passé de 4,1 Md€ à 26 Md€. Entre 2015 et 2024, la France a enregistré 4 675 LBO, loin devant l’Allemagne (2 786) et l’Italie (1 749). La sous-capitalisation et l’endettement élevé des entreprises françaises les rendent vulnérables aux acquisitions, tandis que l’absence de grands fonds de pension ou de fonds souverains nationaux les rend plus dépendantes des capitaux étrangers. Plus de 10 000 entreprises françaises, représentant 13 % de l’emploi privé, sont désormais sous régime private equity, dans des secteurs aussi variés que les maisons de retraite, les cliniques, les infrastructures et bien sûr l’industrie.

Les travaux en cours de la commission d’enquête révèlent de profondes divergences sur la question de l’impact du private equity. Capital prédateur ou patient ? Les syndicats et les journalistes d’investigation décrivent les LBO comme de nature fondamentalement extractive. Les fonds de retournement ont été particulièrement pointés du doigt : rachat d’une filiale en difficulté pour un euro symbolique, ponction de la valeur restante, puis liquidation en laissant le régime d’assurance des salaires (AGS) financer les licenciements massifs. Les représentants syndicaux ont fait état de suppressions d’emplois, même dans des entreprises rentables, de sous-investissement en R&D et de détérioration des conditions de travail.

Les représentants du secteur ont rétorqué que le private equity fournit un “capital patient” essentiel à l’économie, citant le rapport Draghi et ses 750 à 800 Md€ de besoins d’investissement annuels pour les transitions numérique et verte en Europe. Ils ont fait valoir que les LBO facilitent la transmission d’entreprises et maintiennent l’indépendance, et que les entreprises françaises en portefeuille surperforment leurs pairs.

Plusieurs cas emblématiques ont été évoqués lors des auditions : Vivarte, Verallia, Kem One, NovAsco, LMB Aerospace. Le secteur de la santé a été particulièrement mis en avant. Selon les syndicats, les fonds private equity acquièrent des cliniques rentables via des LBO, puis facturent des loyers exorbitants pour rembourser la dette, tandis que les traitements médicaux lucratifs sont priorisés au détriment des services essentiels.

Plusieurs intervenants ont souligné les faiblesses systémiques de la réglementation et de l’action de l’Etat. Certains ont pointé du doigt les défaillances du régime des faillites. Les tribunaux de commerce français seraient composés de juges non professionnels ayant des liens avec le monde des affaires et privilégieraient généralement les offres des fonds de retournement au détriment des alternatives portées par les salariés. Plusieurs ont également souligné que le régime de garantie des salaires (AGS) subventionne de fait les faillites provoquées par le private equity en couvrant les licenciements. L’AMF et la Banque de France ont reconnu une couverture très partielle des activités de private equity en France – ne supervisant que les relations fonds-investisseurs, pas les interactions fonds-entreprises en portefeuille, et manquant de compétence sur les fonds étrangers opérant en France via le passeport européen. Le ministère des Finances peut imposer des conditions aux rachats étrangers mais se trouve souvent face à des situations de fait accompli.

La commission d’enquête a aussi mis en lumière les liens ténus entre la haute fonction publique et le private equity et le pantouflage qui en découle. Bien que les représentants du secteur s’en soient défendu, parlant de pratiques dites bénéfiques pour le dialogue avec les régulateurs, les députés se sont dit préoccupés d’un accès privilégié et de conflits d’intérêts potentiels, compromettant une surveillance efficace du private equity.

Les auditions de la commission d’enquête ont, à ce jour, mis en évidence les profondes divisions sur le rôle du private equity en France. Les syndicats exigent le renforcement des droits des salariés, la conditionnalité des aides publiques et un encadrement plus strict des LBO. Les représentants du private equity, en retour, mettent en garde contre la stigmatisation d’une source d’investissement vitale dans le contexte français. Le rapport final étant attendu pour mi-2026, les conclusions de la commission pourraient aboutir à d’importantes propositions législatives.


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